Adrian Millet
Consultant Supply Chain, Interlog Group
amillet@interloglogistic.com
Les données sont devenues indispensables pour construire, sécuriser et piloter des supply chains plus performantes et plus vertes. Si les industriels européens ont intégré la nécessité de cette approche, ils doivent comprendre que la digitalisation n’est pas suffisante. Il est également impératif d’accélérer sur l’adoption de la blockchain s’ils ne veulent pas se faire distancer par leurs concurrents asiatiques et nord-américains.
Digitaliser les opérations pour rendre les données disponibles
Fondamentalement, les enjeux des supply chains consistent à maîtriser les coûts et les risques liés à chaque étape de la chaîne pour optimiser ses performances et sa fiabilité. Ce à quoi s’ajoute désormais la dimension environnementale et, plus largement, un ensemble de critères extra-financiers répondant aux objectifs ESG (environnemental, social et de gouvernance).
Ces différents aspects se traduisent par une très forte exigence en termes de disponibilité, de transparence et de fiabilité des données, sur un large périmètre opérationnel englobant une multitude de parties prenantes.
Pour répondre à ces enjeux, la digitalisation des opérations et la capacité à collecter et analyser les données sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement sont devenues indispensables, au cœur d’un vaste mouvement de transformation digitale.
Si les grands industriels et logisticiens européens sont largement engagés dans cette transformation, certains transporteurs ont pris du retard avec des plans de digitalisation sur plusieurs années. Par ailleurs, il est encore très compliqué d’avoir des données pour certains flux de marchandises, typiquement les données d’émissions carbone dans le transport maritime.
La numérisation des opérations et des flux, indispensable au pilotage des supply chains par la donnée, doit donc se poursuivre et s’accélérer. Mais elle ne doit pas s’arrêter là.
Pourquoi la blockchain est-elle stratégique pour la supply chain ?
Si elle peut paraître encore lointaine, voire théorique pour certains, la blockchain est pourtant un outil qui peut permettre de répondre à presque tous les enjeux des chaînes d’approvisionnement et améliorer l’ensemble des flux. En réalité, elle est la suite logique de la digitalisation, avec laquelle elle doit aller de pair.
Pour faire simple, la blockchain permet de créer un registre immuable et transparent de toutes les transactions et activités liées à la chaîne d’approvisionnement. Elle favorise donc la traçabilité des produits depuis leur origine jusqu’à leur destination finale, ainsi qu’une collaboration transparente entre les parties prenantes de la supply chain en permettant un accès sécurisé aux informations pertinentes.
La blockchain réduit le risque de fraudes, de falsifications et de manipulations des informations au sein de la chaîne d’approvisionnement. En éliminant la dépendance à des systèmes centralisés et en automatisant divers processus (vérification des conditions contractuelles, paiements automatiques, gestion des niveaux de stock, etc.) à l’aide de contrats intelligents (smart contracts), elle réduit les erreurs humaines et le besoin de réconciliation manuelle des données. Elle contribue ainsi à minimiser, voire éliminer totalement, les litiges et les risques.
Les transactions sur une blockchain peuvent également être traitées de manière plus rapide et efficace, réduisant ainsi les délais et les coûts liés aux processus logistiques et administratifs. Les informations étant disponibles en temps réel, les décisions peuvent être prises plus rapidement, améliorant la réactivité des supply chains.
Et bien sûr, ces avantages peuvent s’appliquer à toutes les données de la supply chain, qu’il s’agisse des données opérationnelles, financières ou ESG.
L’Asie déjà en pointe
La blockchain doit aller de pair avec la digitalisation, et certains industriels, notamment en Asie, l’ont bien compris et sont en train de prendre beaucoup d’avance.
En début d’année dernière, Global Shipping Business Network (GSBN), une plateforme d’échange de données basée à Hong Kong et réunissant les principaux transporteurs et opérateurs maritimes mondiaux, a annoncé sa collaboration avec deux grandes entreprises chinoises de transport maritimes (Cosco Shipping Lines, Orient Overseas Container Line) et le Shanghai Research Institute of Chemical Industry Testing (SICIT), afin d’améliorer la sécurité du transport des cargaisons de produits chimiques en exploitant la technologie blockchain.
L’été dernier, Cosco a collaboré avec son client Yancoal (producteur australien de charbon), pour émettre avec succès le premier connaissement électronique (eBL, electronic Bill of Lading) basé sur la blockchain pour des marchandises en vrac dans la province de Hainan.
Cosco résumait ainsi l’intérêt de la blockchain :
« Pour les transports de cargos pétroliers de grande valeur et à haut risque, un eBL basé sur la technologie blockchain améliore considérablement l’efficacité des échanges de documents, réduit les coûts logistiques et le risque commercial. Il garantit également l’authenticité, la sécurité et l’unicité du connaissement, tout en favorisant la décarbonisation conformément aux pratiques ESG ».
L’adoption de la blockchain va se généraliser très vite en Asie, notamment grâce à l’impulsion des autorités qui l’encouragent activement. Il est donc urgent que les industriels européens s’approprient cette technologie et comprennent que le cycle de vie numérique du transport, ce n’est pas que la digitalisation : c’est aussi et surtout la blockchain.
Supply Chain Magazine issue #65 from February
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